
C’est entre deux tours de l’élection présidentielle que Krazy Baldhead a accepté de répondre à nos questions. Auteur de The Noise In the Sky, second album sorti le 9 avril dernier, l’homme de l’ombre d’Ed Banger dévoile une autre face de sa musique avec ce disque ambivalent, porteur d’inspirations aussi bien contemporaines que classiques. Entre jazz, hip-hop et électronique au psychédélisme ambiant, le disque est un sacré bouillon de culture, où l’improvisation joue une part importante, où l’imprévu est roi au royaume de la bidouille; dont Krazy (pour les intimes) en est un fervent adepte.
Si son précédent disque The B-Suite était fourni de collaborations, Krazy Baldhead se la joue ici solo: il a composé ce disque seul, « de A à Z » dit-il, et n’a donc pu compter que sur son expérience et son talent pour le produire. C’est dire l’étendue de son travail: comme si sa bien remplie formation musicale n’était pas déjà assez complète, il est allé s’aventurer en Inde pendant quatre mois afin d’apprendre les tablas (instruments à percussion indiens); et a fini par s’affirmer comme l’un des meilleurs musiciens d’Ed Banger. Tel l’hémisphère caché de la Lune au cours des dernières décennies, Krazy Baldhead se dévoile lentement mais sûrement et est, selon ses dires, « fier d’apporter autre chose » au label parisien qui, avec des artistes comme lui, n’a pas fini de nous étonner.
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◊ Tout d’abord, pourquoi ce titre « The Noise In the Sky » ? Est-ce parce que, dans l’ensemble, le disque est assez planant, ou est-ce que cela a une autre signification ?
Ce titre m’est venu alors que j’étais en vacances en Islande. Je me suis retrouvé dans un endroit complètement désolé, au milieu de nulle part, avec seulement des cailloux et des volcans à l’horizon. Le seul bruit que j’entendais était celui du vent, et à la fois plein de sons me venaient dans la tête. En fait, “The Noise In the Sky”, ça représente à la fois ce silence, et tous les sons à la fois. Après, j’aime le coté évocateur de ce titre, qui correspond bien en effet au coté planant du disque.
◊ A l’écoute de l’album, on a le sentiment que tu essaies de dissimuler l’aspect électronique brut de ta musique derrière des sonorités plus matérielles, plus vivantes (notamment à l’écoute de « Surabaya Girl » ou de « Empty Boy », où la rythmique est déstructurée au possible). À la manière de tes collègues Justice, n’as-tu pas eu l’envie de te démarquer de l’électronique classique en la teintant de sonorités différentes ?
J’avoue qu’il n’y a pas vraiment de calcul dans la musique que je fais et dans les sonorités que j’utilise, je fais ça assez intuitivement. Pour cet album, j’ai essayé d’utiliser au maximum les outils analogiques que j’avais: des synthés, des pédales d’effet, mais aussi des sonorités plus “organiques”, des enregistrements que j’ai pu faire au cours de ces dernieres années. C’est le mélange de tout ça qui fait mon son. C’était déjà le cas sur The B-Suite, où j’ai enregistré des vrais saxos, violons, sitar…
◊ Ce nouvel album donne l’impression d’un bricolage improvisé, d’expérimentations incessantes. Dans une certaine mesure, est-ce que ton ancien travail (tu étais, rappelons-le, ingénieur) n’a pas déteint sur tes productions ? En marge de ce métier, l’on n’a que peu d’informations au sujet de tes occupations avant de faire de la musique à plein temps. Parle-nous un peu du Krazy Baldhead « jeune » : à quel âge et comment t’es venue l’envie de faire de la musique électronique ? Quel rapport avais-tu avec cette dernière en dehors de ta formation musicale ?
Bon, j’étais ingénieur dans les télécoms, donc assez loin de tout bidouillage électronique, même si j’ai des notions. Mais j’ai toujours bidouillé des tas de trucs depuis mon plus jeune âge. J’ai flingué plus d’un synthé, au grand dam de mon père ! J’écoutais de la musique “de jeune”, même si j’étais au conservatoire. Dans les années 80, c’etait beaucoup de new wave, Joy Division, The Cure, tout ça. Je jouais dans un groupe dans le garage d’un pote, je m’essayais à la guitare. Je suis passé complètement à coté des années 90, j’écoutais principalement du jazz, mais aussi un peu de hip-hop. C’est ça qui a déclenché mon envie de machines. En 1995 j’ai commencé à écouter de la jungle, mais la révélation ça a été Fatboy Slim et les Chemical Brothers vers 1997. C’est ça qui m’a vraiment donné envie de m’y mettre et a en partie forgé mon son.
◊ Ce disque sonne très anglais. Comment as-tu ressenti l’explosion du dubstep ces dernières années ? Est-ce que cette « vague anglaise » a joué un rôle dans la composition de ce disque ?
Indéniablement, l’album est influencé par le dubstep et le son anglais de ces dernières années, Mais aussi par la musique breakbeat californienne (The Glitch Mob, Flying Lotus…); le tout à ma sauce, bien sûr!
En ce qui concerne le dubstep, j’ai le même sentiment qu’avec la drum’n’bass il y a quelques années: on voit éclore un son nouveau et radical, avec des nouvelles techniques de production et des sonorités inouïes, mais ça se met vite à tourner en rond, tout le monde se copie et ça perd de son intérêt. Mais j’aime piocher les éléments qui me paraissent intéressants et les réinterpréter à ma facon. J’ai l’impression que certains de mes titres comme « Crazy Mothafuckas » ou « Applejuice » étaient déja dans cette veine.
◊ Tes morceaux et plus généralement tes albums sont souvent construits sur des bases classiques. Tu joues de plusieurs types d’instruments, du piano à la guitare en passant par les percussions – que tu as pratiquées pendant dix ans au conservatoire. Quel a été l’impact de ta formation musicale sur ta musique ?
Le fait d’avoir appris la musique “classique” et le jazz est à la fois un avantage et un inconvénient: ça m’aide dans la composition, parce que j’arrive rapidement à mettre en oeuvre mes idées, j’ai des notions d’harmonie et je connais la façon dont les instruments fonctionnent. Mais ça devient un inconvénient quand je m’interdis de faire certains trucs parce que “ça ne se fait pas”. Quand on t’apprend pendant des années que l’on ne joue pas un la bémol sur un accord de do majeur, ça te marque !
◊ On ne sent pas le côté froid et automatique habituel à la musique électronique sur cet album, mais plutôt un aspect intuitif, presque ludique. As-tu laissé une part d’improvisation dans la composition ? Quelles sont les étapes de la création d’un morceau pour Krazy Baldhead ?
J’ai du mal à analyser ma façon de composer, il n’y a pas vraiment de routine. Une fois, je vais avoir une mélodie en tête, une autre fois ce sera une rythmique, ou bien une suite d’accords que j’entends dans un morceau. À partir de là, je laisse les idées venir. Je me retrouve souvent avec 40 pistes de trucs différents: des rythmiques, des basses, des synthés… J’en oublie certaines pendant des semaines puis les redécouvre, les intègre à ce que le morceau est devenu. C’est à ce niveau là que se trouve l’improvisation: je réagis à mon propre jeu.
◊ Preuve de ton ouverture d’esprit hors-norme: tu as voyagé quatre mois en Inde pour, je cite, « apprendre les tablas et s’imprégner de leurs rythmes hypnotiques ». As-tu quelques anecdotes à nous raconter sur ton voyage ou sur cet apprentissage ?
Suite à une rupture sentimentale et professionelle, j’ai décidé de me faire plaisir et de partir apprendre les tablas, c’était il y a 10 ans. Je vivais dans un village paumé du centre de l’Inde, dans la famille de mon professeur. Pas un occidental à l’horizon pendant des semaines !
Niveau anecdotes, je venais de quitter mon appartement à Paris où les voisins faisaient des travaux depuis des mois, ca me rendait fou. En arrivant à l’hôtel dans le village (le seul à peu près “potable”), lui aussi était en travaux, l’enfer… Du coup, mon prof me propose alors de m’héberger. Le lendemain de mon emménagement, les moines du temple hindou qui était face à ma chambre commencent à faire des incantations pour faire venir la mousson. Ils ont foutu un énorme haut-parleur juste en face de ma fenêtre, mis le son à fond et se sont mis à chanter 24h/24. J’ai cru que je devenais fou. Le chef de la police du village a fini par avoir pitié de moi et m’a proposé de m’héberger dans les locaux de la préfecture !
◊ Ton précédent disque comportait pas mal de collaborations, de Outlines à Big-O en passant par Beat Assaillant. Ici, tu as travaillé majoritairement seul. Comment expliques-tu ce changement ? Avais-tu envie de faire un disque peut-être plus personnel, et plus instrumental ?
Oui, j’avais envie de ne compter que sur moi-même pour cet album. La musique que j’écoute est essentiellement instrumentale, je me suis donc fixé comme challenge de faire un album où il n’y aurait pas de chanteur, même s’il y a des gens avec qui j’aimerais travailler. La première idée que j’ai eue pour cet album, c’était de ne faire que des reprises; reprendre des standards de jazz avec une instrumentation plus actuelle. C’est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps. Mais le naturel a repris le dessus !
◊ Avec Mickey Moonlight, tu représentes cette « face cachée » d’Ed Banger, cet aspect plus mature et réfléchi, beaucoup moins taillé pour les clubs que Justice, Feadz ou Sebastian par exemple. Est-ce que tu as fait le choix d’être moins mis en avant dans l’aspect marketing du label ou est-ce que cela s’est fait naturellement ?
J’ai essayé de faire de la musique pour les clubs il y a quelques années, mais ça ne me réussit pas. Depuis que je suis ado, j’ai toujours écouté les artistes moins connus sur les labels, les “faces cachées”. Du coup, ce n’est pas très étonnant que je le sois devenu moi aussi !
Pour ce qui est du marketing, il n’y a pas de plan établi. Le label ne décide pas de rendre tel ou tel artiste populaire, ça se fait naturellement, ou ne se fait pas ! Mais je suis fier d’apporter autre chose au label, et Pedro aussi revendique complètement de ne pas être le label “d’un son”, comme beaucoup de gens le perçoivent.
◊ Te perçois-tu comme un musicien directement ou plutôt comme un producteur (rappelons que tu as mixé et produit cet album seul) ? Est-ce qu’à l’avenir, si l’occasion se présente, tu serais prêt à produire l’album d’un autre artiste ?
Les deux mon capitaine ! Je suis producteur parce que je fais mes morceaux de A à Z, mixage compris, et je suis musicien dans la mesure ou je joue tous les instruments. Mais je crois que c’est le cas pour la plupart des producteurs actuels. Certains font appel à d’autres musiciens (comme j’ai pu le faire dans The B-Suite), mais à la base nous sommes tous producteurs. Je produis également mon side-project “Donso”, mais je confie le mixage à un pro, dans la mesure où il y a des voix et des instruments acoustiques durs à mixer.
Je ferais volontiers de la production pour d’autres gens ! J’aime le challenge de devoir atteindre un son, un but qui m’est imposé par quelqu’un d’autre.
◊ Pourquoi avoir choisi Flashbacker, d’abord pour ton clip et ensuite pour ton live, ainsi que Team Macho pour la pochette de ton album ? Comment s’est mise en place la collaboration ?
Pour le clip et la vidéo du live, je cherchais quelqu’un de polyvalent, qui ait un coté “Do It Yourself”. J’ai rencontré Flashbacker par l’intermédiaire d’un pote, et le contact s’est bien passé d’emblée, il a compris ce que je cherchais et a réussi à le mettre en oeuvre facilement.
Pour la pochette, c’était une suggestion de Pedro. On voulait sortir de l’artwork traditionnel Ed Banger/So Me. Il m’a parlé de ces canadiens (Team Macho, ndlr) qui font des trucs vraiment originaux. Je leur ai donné quelques indications sur ce que je voulais, je leur ai filé ma musique, et voilà le résultat. Ce que j’aime c’est qu’il y a plein d’interprétations possibles à la pochette. Un peu comme ma musique, je crois.
◊ Quels sont tes projets (mis à part la tournée) après la sortie de ce deuxième album ? Tu as sorti un disque avec ton side-project Donso en 2010, est-ce que de tels projets sont encore au goût du jour ?
Je viens de terminer le deuxième album de Donso, il devrait sortir à la rentrée sur Comet Records. Nous sommes allés à Bamako enregistrer des musiciens en janvier, c’était vraiment excellent, et je crois que le résultat va être à la hauteur.
J’ai quelques remixes en cours, et je compte sortir rapidement un mini-album un peu à la manière des Donuts de Dilla, quelque chose d’assez spontané, dans la veine de mon morceau « Choppin’ ».
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Qui ne se souvient pas de The B-Suite ? Symphonie en quatre mouvements sortie en 2009, elle marquait l’ascension fulgurante de Krazy Baldhead, recrue discrète du label Ed Banger, dont le trou était déjà pas mal creusé, un an après la tournée à guichets fermés de Justice. Contrairement à ces derniers, Krazy Baldhead, lui, n’a rien d’une rock star et fait plutôt preuve de discrétion. Discrétion pourtant peu remarquable dans The Noise In the Sky: tout est question ici de basse rutilante et d’électronique pointue, vacillante et funambule. Partagé entre titres planants (« Alexander Platz », « A Child Is Born ») et joyeusetés agitées (« Surabaya Girl »), le disque suit pourtant un thème peu discernable (le ciel ? le bruit ? l’horizon ?), noyé dans un vacarme de machines innombrables certes plutôt novateur. Ed Banger est un des labels les plus typés de la scène électronique française, et pourtant The Noise In the Sky n’intègre aucun de ses clichés. Exit le son saturé (déjà mis à l’amende par Justice et Mickey Moonlight antérieurement), au diable le regret des belles années du funk et du hard rock: Krazy Baldhead n’en a que faire et s’attelle à créer à tâtons l’électro de 2012. Celle où, sans filet, son compositeur improvise au gré de ses machines. Et celle où novation rime avec ambition – pour créer une oeuvre à part entière: un album garni de surprises entêtantes, presque romanesques.
Audio : Surabaya Girl
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Krazy Baldhead – The Noise In the Sky
Sortie le 9 avril 2012
Label : Ed Banger Records
Merci à Émilie Butel et à Krazy Baldhead pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.